Écrit par Marine Mimouni

S’il est un terme qui pourrait définir le travail de Geoffrey Hillereau, ce serait celui d’utopie. À l’observation attentive de ses objets, il devient difficile de déterminer si elles sont réelles ou fictives, tant elles semblent avoir été générées par un logiciel de conception 3D plutôt que façonnées dans la matière. Geoffrey Hillereau indique s’être formé de manière autodidacte au design, sans avoir suivi les règles traditionnellement enseignées dans les écoles. Cette absence de cadre normatif constitue peut-être l’une des clés de sa démarche, lui permettant de s’affranchir des codes établis et de développer une expression décomplexée dans son travail.
Cette appétence pour la conception 3D s’est développée progressivement, presque à son insu, d’abord dans un contexte utilitaire. Il réalisait des modélisations pour d’autres artistes afin de subvenir à ses besoins financiers durant ses études en arts appliqués. En sortant progressivement de l’ombre et en s’affranchissant de son rôle de « ghost sculpteur », Hillereau s’autorise alors à concevoir ses propres objets. Il présente son travail au public pour la première fois en 2021. Malgré une esthétique déjà affirmée, le designer reconnaît avoir consacré près d’une décennie à explorer et à définir les orientations qu’il souhaitait donner à sa pratique artistique.
Question [01]
lateral : Il est possible d’observer des similitudes dans certaines conceptions 3D, tant du point de vue des formes que des procédés de fabrication. Comment as-tu élaboré une démarche propre à ta pratique et opéré des choix conceptuels qui t’ont permis de te démarquer et d’adopter une approche spécifique plutôt qu’une autre ?
Geoffrey Hillereau : Ce sont mes tripes. J’ai arrêté de trop réfléchir et de me forcer à faire les choses. Je n’ai pas vraiment arrêté de penser mais j’ai laissé tomber tout ce que j’avais appris à l’école. J’ai cessé d’avoir honte de ce que j’aimais et j’ai commencé à croire que les autres l’aimeraient peut-être aussi. La seule chose que j’avais en tête lorsque j’ai commencé, c’était cette intuition qu’il était essentiel de faire les choses soi-même.Le contact avec la réalité était essentiel, surtout en 3D. Il s’agissait de s’éloigner de ce que l’on m’avait appris à l’école, d’abandonner les modèles et les formalités.

Depuis mes quinze ans, on ne m’a enseigné que le modernisme à l’école. Il y avait toute une philosophie et c’était un peu étouffant. Il y avait cette forte insistance sur la primauté de l’esprit, cette idée que nous, en tant que créateurs, sommes au-dessus de tout. J’ai décidé de le prendre à l’envers, en me posant les questions suivantes : « Quels sont les outils dont je dispose ? Que puis-je faire avec mes connaissances et ce que j’aime ? Et aujourd’hui, je fais ce que j’aime et je peux l’expliquer via mon processus créatif.
J’aime décrire mon travail comme de la pop néoclassique. Quand j’emploi ce terme, je fais référence à un mélange de matériaux, de couleurs vives et de maîtrise de la technique. C’est un mélange d’opulence et de style du XIXe siècle, remis au goût du jour. Ma volonté est de réactualiser les codes classiques. J’aime dire que je ne veux pas commenter le monde, je préfère en imaginer un nouveau. Je préfère créer des formes plutôt que d’en parler, c’est l’essence même de mon esthétique. Le premier pilier est la forme, le second est l’imaginaire. Il s’agit de créer un monde complet, à 360°. C’est essentiellement le rôle de la 3D par rapport au monde réel.
Question [01]

© Geoffrey Hillereau
C’est en ce sens que Hillereau évoque, dans son travail, l’assouvissement d’un fantasme. La conception 3D ouvre un champ des possibles quasi illimité. L’imaginaire y prend le pas sur le réel, une fois l’idée formulée, elle peut être matérialisée sans les contraintes habituellement imposées par la matière ou les procédés traditionnels de fabrication. Comme une extension du cerveau. Pour nourrir et structurer cet imaginaire, Geoffrey Hillereau recourt abondamment au dessin, qu’il considère comme un espace d’expérimentation autonome, comparable à un jeu vidéo. Une réalité parallèle dans laquelle coexistent ses objets, à l’image du Médicis et du Flower Temple.
Question [02]
lateral : Ton travail évoque une « fenêtre » sur un monde imaginaire, s’inspirant des représentations du XIXᵉ siècle et combinant dessin manuel et conception 3D. Peux-tu expliquer comment cette double approche influence la manière dont tu construis et visualises tes pièces et en quoi elle permet de préserver l’intention première de tes concepts ?
GH : Le temple est en quelque sorte une fenêtre sur mon monde imaginaire, une vue sur cette réalité parallèle. D’un point de vue esthétique, le temple s’inspire des représentations du XIXe siècle créées par les artistes des Beaux-Arts de Paris, lors de leur grande tournée en Grèce. Ils imaginaient ce qui avait été perdu, remplissant les vides avec leur propre interprétation des couleurs. Je me suis beaucoup inspiré de cette approche, c’est pourquoi j’ai exagéré les couleurs dans mon travail, les rendant parfois criardes, voire dramatiques.

Avant de concevoir chacune de mes pièces, je commence par faire un croquis sur papier, je le numérise et je l’affine. Je dessine toujours à la main. Je ne me fie pas uniquement au numérique. Je commence toujours par mon carnet de croquis. C’est mon quotidien, mon processus de création. J’ai des caisses d’archivage pour répertorier mes carnets de croquis. Tout est classé par ordre chronologique.Cela permet de ne pas perdre l’intention première et de rendre le concept plus clair.
Question [02]
Geoffrey ne saurait se passer de ses carnets de croquis, qui constituent un outil central de son processus de création. Il y consigne avec précision les mesures, les matériaux, les séquences de fabrication ainsi que les recommandations d’assemblage. Certains croquis laissent apparaître de fines lignes bleues : elles marquent les emplacements choisis pour le PMMA organique, matériau récurrent dans la conception de ses objets. Ces indications lui permettent de travailler les reflets ou de souligner certains détails formels. Le designer y intègre également une réflexion sur les textures, faisant de ces croquis une étape fondatrice plutôt qu’un aboutissement. Il considère ainsi ces annotations comme sa « cuisine », un espace expérimental où s’élabore la genèse de ses créations.
© Geoffrey Hillereau
Le dessin à main levée permet à Hillereau de donner vie à ses objets, il en constitue l’essence même de son travail. Afin de préserver cette intuition, le designer numérise ses dessins, puis en extrait et vectorise les éléments qu’il juge pertinents. Ces formes sont ensuite retravaillées et affinées à l’aide de Photoshop, dans un dialogue constant entre geste manuel et outils numériques.
Question [03]
lateral : L’algorithme d’un logiciel de modélisation 3D peut-il être envisagé comme une extension des capacités cognitives du designer, au même titre qu’un outil de pensée et de projection ?
GH : Je n’aime pas cette notion d’algorithme. Je ne l’utilise pas pour la création de mes pièces d’ailleurs. Fut un temps, j’ai travaillé avec un artiste français, qui a créé de nombreux motifs inspirés des plantes et des arbres. Il y avait aussi cette idée de l’algorithme, le mythe selon lequel il pouvait générer des formes incroyables. En fait, le mythe selon lequel un algorithme pourrait surpasser la nature ou vous surprendre avec des formes extraordinaires n’est rien d’autre qu’un mythe. Ayant testé ce logiciel et d’autres outils similaires, je peux affirmer qu’ils ne sont pas efficaces. Il ne fonctionne pas.
À mon avis, l’imagination humaine est bien plus fertile. Souvent, c’est un manque d’imagination qui conduit les gens à compter sur ces outils pour donner de la substance à leur travail. Je dis cela parce qu’il est souvent arrivé que l’on présente la numérisation 3D comme un processus macroscopique dont on déduit une formule mathématique, puis qu’on numérise. Ayant moi-même expérimenté ce procédé, je peux en mesurer les limites. La sculpture à l’aide d’un logiciel 3D traditionnel s’apparente alors à un modelage de pâte malléable, que l’on déforme progressivement pour faire émerger les formes souhaitées.

La 3D n’est pas envisagée comme une finalité, mais comme un outil au service de la créativité. Je ne m’appuie pas sur des algorithmes, j’utilise la 3D comme une extension de mon propre cerveau. Si j’avais vécu au XIXᵉ siècle, sans accès à cette technologie, j’aurais été bien démuni, il m’aurait fallu mobiliser une équipe d’une centaine de personnes pour parvenir au même résultat.
Question [03]








