Écrit par Marine Mimouni
Photographe Margaux Piette pour lateral
Alors étudiante en école de mode à la HEAD, Gabrielle Huguenot s’intéresse aux reliquaires catholiques, un phénomène apparu en Suisse au XVIe siècle. Face aux critiques protestantes sur l’ostentation catholique, l’Église fait venir des squelettes de catacombes italiennes, recouverts de tissus brodés, parés de bijoux et mis en scène dans des postures parfois presque lascives. Cette mise en scène du corps sacré, ainsi que cette relation à la mort alors presque glorifiée, fascinent la créatrice. Elle établit ensuite des parallèles avec l’art brut, notamment avec l’artiste suisse Marc Moret, dont le travail aborde la séduction comme une question existentielle. Ces références nourrissent sa recherche autour du corps, de la réappropriation des symboles et des imaginaires.

Durant son master, ses réflexions se cristallisent autour de la notion du fétichisme. À l’origine, Gabrielle souhaitait travailler sur la garde-robe, envisagée comme un espace contradictoire, où les vêtements conservent des traces personnelles. De cette réflexion émerge progressivement La Femme Serpent, une figure pensée pour incarner ces tensions. En revenant à l’archétype de la femme fatale, de Maléfique à Catwoman, souvent diabolisée malgré sa puissance, Huguenot façonne sa propre figure : une entité hybride, entre muse et serpent tentateur. Affranchie du regard des autres, elle se suffit à elle-même, insaisissable et mystérieuse.

Question [01]
lateral : Dans quelle mesure ce travail interroge-t-il l’objectification du corps et les imaginaires qui lui sont associés, sans pour autant se revendiquer comme un manifeste politique ?
Gabrielle Huguenot : Mon travail n’est pas une revendication politique. Ce n’est pas une bataille. Je ne cherche pas à « parler pour », mais à observer les dynamiques sociales, les symboles, les contradictions. Même dans la création, le fait de travailler sur un mannequin de couture interroge déjà cette idée d’objectification. Je me suis posée cette question : Est-ce que le corps doit forcément exister autour de mes pièces ? Et j’ai fini par me dire que, si quelqu’un devait les porter, ce serait moi. Pas par narcissisme, je n’ai d’ailleurs aucun background de mannequin, mais parce que ça me semblait juste.

Il y avait un dialogue entre ma volonté de rendre cette femme spectaculaire et mes propres insécurités, mes vulnérabilités. Et, paradoxalement, ça a enrichi le projet. Le projet a commencé ainsi. Je ne voulais pas enfermer cette femme dans une boîte, ni la surdéfinir. Mes premières recherches étaient très intuitives, presque instinctives. Et ce qui m’a frappée, c’est que les premières réactions, c’était souvent : « Ça fait du bien que cette femme ne soit pas définie… »
Question [01]
Pourtant, Gabrielle Huguenot affirme détester le mot « empowerment » dans la mode. Selon elle, ce terme peut se révéler réducteur, comme s’il sous-entendait que la femme doive être renforcée, voire « augmentée », pour atteindre l’égalité avec l’homme – à l’image de certaines silhouettes corsetées popularisées par Jean-Paul Gaultier. À l’inverse, la mode masculine contemporaine semble davantage s’autoriser à montrer la fragilité et la vulnérabilité, plutôt qu’à chercher à construire une figure d’homme idéalisée. Dans ce contexte, La Femme Serpent relève moins d’une logique d’empowerment que d’une forme d’autodétermination : une affirmation silencieuse, intime, presque de l’ordre du mantra.
Question [02]
lateral : Ton travail semble partir davantage de la fragilité que d’une forme d’héroïsme. Est-ce une manière de revendiquer un autre récit dans la mode, plus introspectif ?
GH : Lorsque je conçois une pièce, j’aime bien partir d’une frustration que j’ai dans le monde du design de mode. Souvent, on nous pousse à présenter quelque chose de grandiose, d’héroïque, comme si on avait « survécu ». Moi, au contraire, j’assume cette part de fragilité, de déchéance. Pour la collection réalisée avec les métiers d’art de Chanel, j’ai travaillé sur cette idée : que se passe-t-il après ? Cette peur du silence, de la disparition. Et cette femme, elle va « ailleurs » pour chanter, entre guillemets, son dernier chant du cygne. Alors oui, cela sonne dramatique, voire pessimiste mais en tant qu’artiste , je me dois d’en faire un acte de création.

Le projet me permet d’explorer ces zones sombres, parce que si on prétend toujours que tout va bien, on finit par s’épuiser. Chacune de mes pièces correspond à une personnalité, ce sont des facettes. Je ne dirais pas qu’il s’agit de femmes différentes, mais plutôt des multiples visages d’une même femme. À l’image de notre vestiaire qui reflète nos changements – de goût, de personnalité, de corps – parfois une recherche de confort, parfois d’inconfort. Certaines pièces sont plus agressives, violentes, parce qu’elles traduisent un état d’esprit particulier. D’autres sont plus introspectives. C’est une dynamique mouvante, complexe.
Question [02]
Pour cela, Gabrielle laisse une large place à l’intuition dans la réalisation de ses bijoux artefacts, en expérimentant notamment avec des objets sexuels qu’elle chine dans des sexshops BDSM. Un choix qui peut surprendre au regard des accessoires qu’elle en fait, mais qui lui permet d’explorer d’autres manières de concevoir des systèmes pour le corps. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’univers du BDSM qui l’a attirée au départ mais bien le métal omniprésent dans ces objets et leur pouvoir de transformation.


© Margaux Piette
Dans cette logique de recherche matérielle, la créatrice étend également ses explorations à d’autres domaines, comme l’univers équestre ou la maroquinerie, où elle retrouve des logiques d’attache et de réalisations similaires. Elle aime ainsi mêler ces éléments et ces vocabulaires pour inventer de nouveaux systèmes. Gabrielle ne pense pas ses créations comme des collections cloisonnées, mais comme une continuité, une histoire en mouvement, une forme d’héritage en quelque sorte.
Question [03]
lateral : En quoi l’univers du BDSM, avec ses notions de consentement et de pouvoir, nourrit-il ta réflexion sur le corps et ses représentations ?
GH : Ce qui m’a d’abord intriguée dans l’univers du BDSM, c’est la dimension esthétique : ces objets industriels, métallisés, brillants. Il y a une beauté dans leur froideur et une puissance dans la suggestion. Dans mes pièces, j’aime suggérer un corps, sans forcément le montrer. Ce n’est pas frontal, c’est une porte ouverte à l’imagination. Le BDSM explore les notions de domination, de soumission, de consentement, des dynamiques qui peuvent être vécues sainement, avec conscience et choix.

Ce choix est essentiel, surtout si l’on compare à l’histoire de la femme fatale ou à la mode, où le consentement n’est pas toujours évident. C’était pour moi une manière de réintroduire cette question du choix, et d’inviter les gens à explorer. Par exemple, avec les chaussures impossibles à porter, certains disaient : « Mais ce ne sont pas des chaussures, c’est une sculpture ! » Et moi, je répondais : « Si, ce sont des chaussures. Et au fond, on s’en fout. »

Ce que j’aime dans un accessoire, c’est qu’il parle de lui-même. Tu le poses sur une table, et il doit susciter une réaction. Ce moment de flottement, de curiosité, je le trouve fascinant. Il n’y a pas de bonne réponse : j’aime que chacun imagine à sa manière. Bien sûr, c’est clivant : certains aiment ce voyage mental, d’autres refusent d’y entrer. Mais c’est précisément ce qui m’intéresse. Et puis, il y a tout un héritage esthétique et historique lié au BDSM, au fétichisme, à la figure de la femme fatale.
Question [03]
Question [04]
lateral : Comment envisages-tu la question du regard patriarcal dans ton travail et de quelle manière cherches-tu à le déplacer plutôt qu’à t’y opposer frontalement ?
GH : Concernant le regard masculin, ou plutôt le regard patriarcal : ce n’est pas une question de haine des hommes, loin de là. C’est une dynamique historique. Moi, j’ai souvent travaillé avec des hommes cisgenres hétéros, et j’ai eu la chance que ces collaborations soient respectueuses. Ce qui m’intéresse, c’est justement de déplacer le regard : d’autoriser une exploration du désir, parfois crue ou étrange, mais sans honte. J’aime ces zones troubles, où le beau n’est pas lisse. Si quelque chose dérange, c’est qu’il y a un travail à poursuivre. Parce que l’hypocrisie, les faux sourires, les compliments creux je n’en peux plus. Je préfère une réaction sincère, même négative, à ce consensus poli qui ne veut rien dire.
Question [04]

Bien que la mode soit souvent perçue comme un milieu « ouvert », les réactions face au travail de Gabrielle Huguenot restent clivées. Son approche critique la place parfois à la marge, presque comme un ovni. Dès le départ, elle affirme pourtant une position claire : créer des pièces pour elle-même et les présenter à travers la performance. Lors du défilé de sa collection de Master à la HEAD, elle a ainsi choisi de défiler seule portant une tenue inédite, contrairement aux douze looks déjà existants. Une décision qui a nécessité de nombreuses explications et une certaine confiance de la part de cette institution. Pour elle, cette démarche relève avant tout d’une question de conviction.
La mode peut devenir alors un outil de résistance et d’affirmation. À l’image des ballrooms aux États-Unis, où des communautés minoritaires, noires et queer, créaient des looks pour accéder à des mondes qui leur étaient refusés, les paillettes et l’extravagance n’étaient pas synonymes de superficialité, mais constituaient une manière d’affirmer « nous existons » face à la dureté de la réalité.

Dans cette perspective, les bijoux artefacts de Gabrielle s’inscrivent dans une volonté d’appropriation du monde, sans se conformer aux règles imposées par la société. Il ne s’agit pas, pour elle, de souffrir pour exister mais plutôt d’affirmer une présence.
