Clara Besnard détourne la fonction initiale du vélo pour en faire une chaise

Propos recueillis par Marine Mimouni

On connaît Clara Besnard pour ses lunettes loufoques, avec lesquelles la créatrice et designer a notamment remporté le Prix Hermès des accessoires de mode en 2024. Cependant, en septembre dernier, au cours d’une exposition initiée par le studio SGMS lors de la Paris Design Week, qui invitait une vingtaine de designers à repenser l’assise, Clara, elle, a choisi de troquer son vieux vélo pour en faire un fauteuil, à l’instar de ses lunettes, où le réemploi est bien plus qu’une religion.

Une réalisation qui l’a indéniablement sortie de sa zone de confort : c’est la première fois qu’elle s’attaquait à une pièce de mobilier… et de taille, il faut le dire. lateral lui a posé quelques questions pour en savoir plus sur les prémices de cette chaise-vélo (conçue dans sa chambre), qui, nous le savons, ouvrira la voie à d’autres créations dans ce domaine.

lateral : Il me semble que c’est la première fois que tu réalises une pièce de mobilier. Comment as-tu abordé ce projet ? La manière de concevoir cette pièce a-t-elle été différente de celle que tu adoptes pour tes accessoires de mode ?

Clara Besnard : Je me suis vite heurtée à un problème d’échelle : fabriquer une assise à partir de vieilles paires de lunettes aurait demandé un travail de préparation et assemblage de la matière bien trop long et complexe pour le mois que j’avais pour créer la pièce. J’avais aussi l’impression que l’objet lunettes allait se perdre pour ne devenir qu’une matière accumulée au service de l’objet chaise.

Un midi, pendant une pause dej, je regardais mon vélo garé sur le trottoir, puis mon cerveau s’est mis à le démonter entièrement, à en tordre des parties, à changer sa structure… Je me suis dit à ce moment là qu’un vélo c’était un peu comme une géante paire de lunettes, et que j’allais pouvoir le travailler un peu de la même manière. Le soir même sorti mon ancien vélo que j’ai monté dans mon atelier et j’ai commencé à le démonter. Je n’avais aucune idée de formes ou de design spécifiques vers lesquels je voulais tendre. Je ne savais pas si je voulais quelque chose de minimaliste ou d’hyper fourni, je me suis dit que j’allais laisser la matière et les composants du vélo décider de ce qu’il allait se construire.

J’ai tordu de manière hasardeuse quelques pièces, coupé les autres, emboité celles qui s’emboitait, laissé de côté celles que je ne pouvais pas travailler, assemblé avec ce que j’avais sous la main et en trois jours la chaise était finie. Je me suis rendue compte que j’avais créé exactement de la même manière que je le faisais depuis deux ans, mais avec un autre matériau et à une autre échelle. 

lateral : Ce vélo possède une histoire antérieure et a servi à une fonction différente. Comment as-tu intégré la mémoire de son geste et de son utilisation dans la création de ce nouvel objet ? 

CB : C’est mon ancien vélo qui m’a accompagné pendant deux ans à Bruxelles, qui lui même était l’ancien vélo d’une amie. J’ai cherché à l’utiliser de la manière la plus « pure », je veux dire que je n’ai pas cherché à le lisser, enlever les autocollants, nettoyer les traces d’usures… Je l’ai gardé tel quel, je n’ai utilisé que lui. J’ai même laissé le petit ruban blanc que ma coloc, en petit geste d’affection, avait un jour attaché à la potence en partant au travail. 

lateral : Quelles réflexions espères-tu susciter chez l’usager à travers cette transformation ?

CB : Je ne me rend jamais trop compte de ce que je tente de faire passer comme message quand je créé un nouvel objet, puis finalement naturellement ils finissent tous par dire un peu la même chose. Changeons le regard que l’on porte sur ce qui nous entoure. Les objets ont des noms et des fonctions qui leur ont été attribués pour certaines raisons, et que l’on peut choisir de totalement se réapproprier. Pour moi, il y a le recyclage matériel et le recyclage sémantique. Une histoire qui en devient une nouvelle, plus forte car emprunte de celle d’avant.

Cette réflexion est à la fois source de poésie et de rêverie, un moyen d’échapper à la réalité, ou de jouer avec. Mais surtout je pense que c’est un message, un geste manifeste utopique qui dit « nous avons absolument tous ce qu’il nous faut et même plus, si on imaginais arrêter de produire et que l’on devait se servir de ce qu’il y a sur terre pour continuer de se réinventer de d’évoluer, nous serions obligés d’être créatifs et de réfléchir en dehors des réalités que l’on nous impose. » Je suis convaincue que la créativité est une arme contre l’aliénation, que s’autoriser à n’avoir aucune limite c’est un moyen de sortir de l’ordre établi. 


@clabesnard